Philippe Cote


L’ANGLE DU MONDE – Fabrication d’un film tourné à Ouessant, Molène et Sein
mai 4, 2016, 11:26
Filed under: Mes films : photogrammes, Mes films : projections

L’ANGLE DU MONDE – Fabrication d’un film tourné à Ouessant, Molène et Sein

En 2005, je pars à Ouessant, je prends une caméra super8 et un pied, avec l’envie de retourner sur cet endroit autrefois filmé par Jean Epstein, de diriger ma caméra vers des paysages et des gens, de me laisser surprendre par ce qui se présente… revenir aux simples gestes de tourner, monter et projeter en super8.
Par la suite cette manière de faire m’emmena dans plusieurs voyages, aux îles du Ponant, et dans les Alpes, puis plus lointains : Laos, Inde, Népal, Nord Canada, Mexique ( Sierra Tarahumara )…

Un an avant, j’écrivais : “ Le film ne revendique rien, ne recherche aucune virtuosité, n’est prétexte à aucune stratégie personnelle, n’est au service d’aucun discours autre que ce qu’il figure. C’est à partir de cette neutralité que s’affirme avec force la présence du cinéaste, dans la soustraction, dans le moins disant, dans l’élimination de tout ce qui est extérieur à la réalité du film comme expérience personnelle.”
(Avril 2006 – Exploding 10+1 Etat des yeux )

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A l’aube, je place ma caméra sur pied, je fais mon cadre sur un abri sur pilotis en contre jour, face à la mer, dessinant une présence fantomatique. Le centre du cadre, occupé par une intense masse noire, laisse la possibilité d’un appel, d’une apparition. Le plan est réalisé le temps d’une cartouche super8 de trois minutes. D’abord vide, le cadre se remplit d’une apparition, d’abord peu reconnaissable. De la masse noire, surgit petit à petit un bateau.

Le film sera d’une expression rudimentaire, élémentaire : simple agencement de séquences présentées dans leur forme originelle, conforme aux gestes qui les ont fait naître : les plans débutent par le geste d’enregistrement et se terminent par le geste qui le clôt.

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Le bateau se dirige vers Molène et Ouessant. Nous quittons le continent et nous apercevons le phare à la pointe du Conquet, dernière attache avec la terre… Je filme depuis l’intérieur du bateau, que la houle fait tanguer, les embruns retombent en pluie fine sur le ponton.
Le plan exprime dialectiquement des qualités contraires : d’une part le stable et le solide (le phare, la terre, le bateau), d’autre part l’instable et le fluide (la houle, les embruns).

J’arrête de tourner, laissant irrésolue la coexistence de ces différents motifs. Cette suspension laisse ainsi émerger un manque, invitation pour le spectateur à venir habiter le film selon son propre regard désirant.

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Je filme quelques silhouettes au travers d’une vitre. La séquence est comme un théâtre d’ombres, un retour au cinéma primitif

«Etre là », mais toujours à une certaine distance de ce qui se déroule. Je suis animé par le désir contradictoire de participer à un environnement sans me l’approprier ou y intervenir.

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L’enregistrement est ce moment où se conjugue le regard, ce que je vois, et ma respiration, qui accompagne le défilement des photogrammes dans la caméra, rythme et mesure la durée du plan.

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Le cinéma révèle et fait ressentir des états difficilement perceptibles ordinairement : la fuite du temps, la circulation et la métamorphose des éléments…
A Ouessant, je fais l’expérience de la sensation d’être immergé dans les éléments. L’eau, la terre, le ciel, la lumière sont en perpétuelle métamorphose et interaction, dans un mouvement fait d’accélérations et décélérations. Des phénomènes lumineux, cônes et lignes de lumière, apparaissent et disparaissent sans cesse…

Je cherche ce point de contact où le paysage est capable de toucher et de révéler un espace intime.

J’expérimente des formes de description que j’ai peu pratiquées auparavant. Enregistrés image par image, le mouvement des nuages et les changements de la lumière marquent ainsi leur présence active, cosmique…

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Filmant de préférence à l’aurore ou au crépuscule, je cherche à capter ces instants où le réel vacille.

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Lors du tournage d’un plan au crépuscule, un phénomène lumineux se glisse dans le champ de la caméra sous la forme d’une traînée lumineuse. Celle-ci parcourt le temps du plan, l’intégralité du cadre et se perd dans le lointain. Faire mon cadre, c’est créer cet espace où je peux trouver ma place. Filmer, c’est enregistrer ces moments de basculement où le réel me fait signe, c’est être là au bon moment.

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Mes images, alternativement en noir et blanc ou en couleur, sous-exposées en basses lumières rendent compte de l’opacité de la matière.
Exposer un film à la lumière, c’est supporter un accident. L’argentique suppose l’attente du développement qui peut prendre plusieurs semaines. Longtemps après le tournage, des monochromes bleus et gris se révèlent… fruits de la rencontre entre la pellicule impressionnée et les basses lumières recherchées.

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Ici, le noir et blanc très contrasté dessine des lignes de force entre l’immensité du ciel et la terre. On n’y distingue pas les détails. L’utilisation du grand angle, en redéfinissant les échelles, brouille les repères. Enfin, le cadre décentré souligne le déséquilibre entre le ciel et la terre : à la lisière, quelques ombres d’habitations…

(Philippe Cote – Avril 2014)

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